
Au début des années 2010, Yannick Corcessin nous contacte pour un petit site. Sa demande tient en deux phrases : faire connaître Symbole de l'amitié, l'ONG béninoise dont il est l'interlocuteur scientifique, et mettre en valeur quelques bases de données pour que chacun puisse rechercher des personnes déportées en esclavage depuis le Bénin. Il aura fallu douze ans — et trois sites successifs — pour répondre complètement à cette demande.
Ce n'est pas l'histoire d'un projet qui a dérivé. C'est l'histoire d'un projet qui a attendu. En juillet 2026, la troisième version de symbole-amitie.fr est en ligne : six bases nominatives, environ 167 000 enregistrements consultables au 1er août 2026, une page par personne, un moteur de recherche multicritères. La demande n'a jamais changé en douze ans. C'est ce qu'on savait faire pour y répondre qui a changé.
Une ONG assise sur un patrimoine de données
Symbole de l'amitié est une organisation béninoise fondée en 2006 et reconnue ONG en 2014, installée à Akpro-Missérété, au Bénin. Son objet : la recherche scientifique, la conservation des valeurs endogènes et, surtout, la documentation de la traite et de l'esclavage — depuis les royaumes du Dahomey jusqu'aux Antilles.
Ce qui rend le projet singulier : l'association ne publie pas seulement des textes. Elle détient et indexe des fonds d'archives nominatifs — des dizaines de milliers d'actes notariés, de registres de baptêmes, mariages et sépultures, de listes d'affranchissement — dans lesquels des descendants et des chercheurs peuvent retrouver des personnes réelles, nommées. Le site n'est donc pas un site vitrine : c'est un moteur de recherche généalogique sur lequel s'est greffée une vitrine associative.
Yannick Corcessin est le directeur de la publication du site, co-auteur de l'ouvrage de l'association et signataire d'une partie des articles publiés. Il est surtout la source des données : les bases ne sont ni achetées ni aspirées, elles viennent d'un travail de dépouillement d'archives mené fichier par fichier, pendant des années. Sans ce travail, il n'y a rien à mettre en ligne. Ce projet est la rencontre de deux métiers et de deux patiences : un chercheur qui transcrit des actes depuis plus d'une décennie, et une agence qui sait transformer ce dépouillement en objet consultable par le grand public. Ni l'un ni l'autre ne pouvait produire ce résultat seul — et aucun des deux n'a lâché en douze ans.
Acte I, acte II : deux sites, et un plafond
Le premier site, au début des années 2010, est volontairement modeste : présenter l'association, et donner un premier aperçu des bases. Environ cinq ans plus tard, une refonte complète sous WordPress voit le jour, nettement plus ambitieuse. Le site grandit parce que le fonds grandit.
C'est là que la tension apparaît. Le nombre de bases et le nombre d'entrées ne cessent d'augmenter, et les outils du moment — visualiseurs de tableaux, extensions génériques — font ce qu'ils savent faire : afficher des lignes. Le deuxième site était un bon site pour son époque ; il avait bien vieilli sur la forme, mais le fonds avait doublé sous lui.
Or un visualiseur de tableaux condamne un fonds d'archives à l'invisibilité, pour quatre raisons très concrètes. Une ligne de tableau n'a pas d'adresse : une personne retrouvée dans les archives ne se partage pas, ne se cite pas. Elle n'existe pas pour Google — alors que c'est exactement ce que cherchent les descendants qui tapent un nom. Deux registres ne peuvent pas se répondre : impossible de dire que la personne du registre A est la même que celle du registre B. Et l'ergonomie reste celle d'un tableur, pas d'un moteur de recherche.
Construire tout cela sur mesure représentait, à l'époque, un budget de développement hors d'atteinte pour une ONG. Ce n'était pas un manque de volonté : c'était un plafond technique. Nous avons préféré un « non, pas encore » honnête à un « oui » bâclé — et le projet est resté en attente, sans jamais être abandonné.
2026 : ce qui a changé
Avec l'arrivée des outils de développement assistés par l'IA — Claude Design pour la conception, Claude Code pour l'intégration —, le coût de fabrication d'un moteur de recherche sur mesure a changé d'ordre de grandeur. Rémi et Yannick décident de se remettre au travail ensemble et de recréer le site entièrement. Huit semaines sépareront le premier échange de la mise en ligne publique, de juin à fin juillet 2026.
Précisons tout de suite le rôle de l'IA, parce qu'il est souvent mal raconté : elle a produit, pas décidé. Les arbitrages, la mesure, la vérification et le refus de publier une donnée fausse sont restés humains. L'IA n'a pas remplacé douze ans de relation — elle a levé le plafond technique qui les bloquait.
Temps 1 — une maquette entièrement en HTML
Avant la moindre ligne de WordPress, tout le site a été dessiné et construit en HTML, CSS et JavaScript dans Claude Design, sous forme d'une maquette fonctionnelle. Pas de planches figées, pas de PDF : un site qui se clique. Elle contenait déjà un design system complet — couleurs, typographies, grille d'espacement —, toutes les pages, une douzaine d'articles rédigés, et des composants vivants : diaporama, recherche en direct dans les bases, panier d'achat de l'ouvrage, galerie photo. Trois directions artistiques ont été explorées et soumises ; la direction « moderne » a été retenue.
Ce détour par une maquette cliquable est une méthode, pas une coquetterie. Le client valide en cliquant, pas en imaginant — les malentendus meurent à cette étape, pas trois semaines après la mise en production. Et la maquette devient le contrat : pendant toute l'intégration, une seule question tranche les débats — « est-ce que ça fait comme la maquette ? ». Elle déclarait même, pour chaque base, son nom officiel, sa couleur, ses colonnes et son texte d'introduction : la partie données a été intégrée en recopiant ce contrat.
Temps 2 — reconstruire en WordPress, à l'identique
La maquette est belle, mais inerte : il fallait tout reconstruire avec les mécanismes natifs de WordPress, sans perdre un pixel. Les décisions structurantes : un thème à blocs (Gutenberg) plutôt qu'un constructeur propriétaire, pour que l'association reste autonome sur ses contenus ; chaque section de l'accueil pilotée par des champs éditables depuis l'administration ; de vrais articles WordPress en blocs natifs, pour un référencement natif ; et un chantier mené sur un domaine de préproduction séparé — le site en production n'a jamais été mis en risque pendant les huit semaines.
Le morceau de bravoure de cette phase : la reprise des douze articles de fond. Un convertisseur a transformé chaque article HTML de la maquette en contenu WordPress natif — titres, chapôs, encadrés, citations — avec 37 images réimportées dans la médiathèque, textes alternatifs, dates, catégories et auteurs. Le tout conçu pour être relançable sans rien dupliquer.
Une anecdote dit le niveau de soin exigé sur ce chantier : avant chaque écriture dans un fichier du thème, le code était passé au vérificateur de syntaxe, et n'était écrit que s'il était valide. Une seule ligne cassée dans ce type de fichier met tout le site hors ligne. À cette échelle, ce genre de garde-fou n'est pas du zèle — c'est ce qui permet d'aller vite.
Temps 3 — les données, le cœur du chantier
Six bases nominatives sont aujourd'hui en ligne : les Dahoméens déportés en esclavage (7 432 individus), le notariat de Saint-Domingue (103 811 actes, 1697–1896), les affranchis de la Martinique (26 577), le répertoire des actes notariés de la Martinique (25 224, 1776–1871), la « Population esclave du Carbet » (4 122 actes de baptêmes, mariages et sépultures) et un extrait de démonstration du « Projet registre matricules des esclaves de la Martinique ». Environ 167 000 enregistrements au total, chacun consultable, filtrable et adressable par une adresse propre.
Premier mur : le volume. 7 000 lignes, c'est une liste ; 103 811 lignes, c'est un problème d'ingénierie. La base de Saint-Domingue était lente, et la mesure a désigné un coupable inattendu : pas la recherche, mais le tri par défaut — 918 millisecondes à chaque affichage. Tri ramené à l'ordre d'archive, index sur les filtres réellement utilisés, comptages en cache : un filtre croisé est passé à 8 millisecondes. Optimiser, c'est mesurer — puis corriger là où ça compte vraiment.
Deuxième mur : les données d'archives sont sales — et c'est normal. Le filtre « type d'acte » de la maquette n'existait pas dans les fichiers sources : il était fabriqué à partir du premier mot du texte, d'où 291 « types » incluant des prénoms et des fautes de transcription d'époque (« Ratiffication », « Sosiété »). Après normalisation, correction des fautes et liste blanche d'environ 136 types réels, 97,41 % des actes sont classés — et hors liste, le champ reste vide plutôt que faux. Une base d'archives n'est jamais « prête » : l'intégrer, c'est autant la réparer que l'afficher.
Troisième exigence — la vraie rupture avec l'ancien site : une fiche = une page = une adresse. Google peut indexer une personne par son nom, un chercheur peut citer une fiche, un descendant peut envoyer le lien à sa famille. C'est la différence entre « nos archives sont en ligne » et « nos archives sont trouvables ».
Quatrième chantier : faire dialoguer les bases. Une colonne matricule, partagée par les bases qui en disposent, permet à chaque fiche d'afficher les autres registres où la personne apparaît. En toute honnêteté : le croisement fonctionne là où la clé existe — 35 matricules sur 37 se recoupent avec la base du Carbet — mais les actes notariés n'en portent pas, et c'est affiché tel quel. Un bon projet de données dit aussi ce qu'il ne sait pas faire : « aucun recoupement » est plus utile qu'un rapprochement inventé.
Cinquième particularité : la sixième base n'est pas un tableau mais un réseau de liens — un individu, sa lignée maternelle, sa fratrie, sa mère, son maître. Elle a reçu sa propre application : navigation par fiches, recherche d'aïeul, index alphabétique, et des badges de fiabilité — attesté, proposé, à instruire. En recherche historique, affirmer un lien non prouvé est une faute : l'interface distingue ce qui est établi de ce qui n'est qu'une hypothèse de travail.
Enfin, chercher vraiment : recherche multicritères, filtres à facettes avec compteurs, surlignage insensible aux accents — chercher « echange » surligne « Échange » —, exclusion de mots, lignes dépliables, et un bouton « Proposer des informations » sur chaque fiche. La base s'enrichit de ses lecteurs : pour un fonds d'archives, c'est une fonction de recherche, pas un gadget.
Un accès public, mais respectueux
Les bases sont publiques, mais pas aspirables. L'aperçu est libre : la première page de chaque base s'affiche sans rien demander. Toute recherche et toute ouverture de fiche demandent en revanche une inscription légère — adresse e-mail et code à six chiffres, ou connexion Google. Aucun mot de passe n'est créé ni ne transite.
Côté données personnelles, la conformité est réelle, pas cosmétique : consentement explicite à l'inscription, conservation limitée à douze mois avec purge automatique, et droit à l'effacement réellement implémenté — un bouton supprime l'inscription et tout le journal de consultation, session en cours comprise. Des limitations d'usage protègent par ailleurs le fonds contre l'aspiration automatisée. Le reste du chantier, en bref : un site entièrement bilingue français-anglais, une sécurité renforcée sur les comptes d'administration, des performances travaillées — et une règle stricte sur les dates : ne jamais compléter une date incertaine. Une archive qui dit « 3 & 4 » continue de dire « 3 & 4 ».
Douze ans, en chiffres
Plus de douze ans de collaboration. Trois générations de site. Six bases nominatives, environ 167 000 enregistrements couvrant deux siècles (1697–1896). 97,41 % des actes de Saint-Domingue reclassés après nettoyage. Un filtre croisé passé de 918 à 8 millisecondes. Douze articles de fond convertis en contenu natif. Deux langues. Huit semaines entre le premier échange et la mise en ligne publique.
Ce que cette histoire raconte
La demande formulée au début des années 2010 est, mot pour mot, celle à laquelle répond le site de 2026. Ce qui a changé entre les deux, ce n'est ni le besoin, ni la volonté : c'est le coût de la technologie capable d'y répondre. Combien d'associations, de services d'archives, de collectivités ont un projet en attente pour la même raison — parce qu'on leur a dit un jour, souvent à raison à l'époque, que « ce serait trop lourd » ?
Si c'est votre cas, la seule chose à faire est d'en reparler. Le plafond a peut-être bougé. Écrivez-nous : on regarde votre projet, on vous dit honnêtement ce qui est devenu possible — et ce qui ne l'est pas encore. ✦
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